Création de Une : l'atelier qui fait aimer les magazines
Comment amener les enfants à découvrir l'univers des magazines d'actualité ? Depuis un an, je découvre que, pour s'approprier un magazine, rien de mieux que le déchirer. En faisant créer leur propre Une de magazine aux 6-10 ans, je comprends à quel point l'apprentissage et la découverte passent, encore et toujours, par le toucher.
Depuis un an environ, j'anime des ateliers "Création de Une". Récemment, j'ai eu la chance de faire une "tournée" dans 6 bibliothèques du Créonnais, pour le média Ismée. Le but est de faire passer les enfants de l'univers du livre à celui du magazine.
J'ai proposé cet atelier après avoir assisté à un webinaire de Yuna Miralles, professeure de Grande section, sur "la découverte des médias en grande section", organisé par le CLEMI. Le webinaire porte sur plusieurs séances, je l'ai donc adapté pour une séance de 2 heures, plus réaliste dans le cas d'une intervention externe en EMI.
Au départ, je commence par présenter aux enfants - au nombre de 5 à 15 - des magazines d'histoires de fiction, comme "Les belles histoires", et des magazines de type documentaires comme "Wakou", "Wapiti" ou "Mon petit quotidien". Je leur demande de les trier, sans leur donner de consigne. Spontanément, ils mettent d'un côté les histoires imaginaires et de l'autre, celles qui expliquent "la vraie vie" (j'ai fait une dizaine d'ateliers en la matière, et cela n'a jamais manqué!). Attention avec "Le Petit quotidien" toutefois, car le papier de type journal et non glacé, peut les induire en erreur.
"Qu'est-ce qu'on voit sur cette Une ?"
Ensuite, cela passe par le vocabulaire : "Comment s'appelle la première page?" "Eh non, ce n'est pas la couverture, c'est la Une !". Selon l'âge et l'ambiance, je poursuis par une ou deux questions sur la définition de l'information, et sa différence avec la rumeur (une info non vérifiée, comme celles qui circulent parfois à la récré). Très vite, je leur demande de décrire une Une et je note les "ingrédients" sur un paperboard : un logo, le titre du magazine, son numéro, une date (hop ! j'en profite pour parler des périodicités et glisser encore quelques mots de vocabulaire), un titre d'article, un prix...
Enfin, ils créent leur propre Une, avec les (nombreux) magazines à leur disposition. Le livre a un statut particulier : c'est un objet de savoir, presque sacré dans le monde scolaire et parfois à la maison aussi. Les enfants savent qu'on ne plie pas les pages, qu'on ne dessine pas dessus, qu'on les range avec soin.
Le magazine, lui, est d'une autre nature. Il est daté. Il vieillit. Il est fait pour circuler, être feuilleté, posé sur une table basse, parfois abandonné dans une salle d'attente. Et pourtant, dans l'esprit de ces enfants de 6 à 10 ans, il bénéficie du même statut de protection que le livre : on ne découpe pas quelque chose d'imprimé. Ça ne se fait pas. Alors j'attends cette question qui finit toujours par venir, et qui me dit que l'atelier fonctionne : "On peut vraiment tout découper ? Même la Une ?" "ouiii!"
Et c'est en bousculant cette croyance avec des ciseaux — par la main, par le geste, par le corps — que l'appropriation se fait. En fabriquant sa propre Une, chaque enfant choisit une image, un titre, invente un logo, place une date. Il devient à la fois rédacteur en chef, journaliste, maquettiste et photographe. Et ce moment-là, pédagogiquement dense, ressemble surtout à du bricolage joyeux.
Pour choisir un titre, il faut comprendre ce qu'il dit. Pour choisir une image, il faut se demander ce qu'elle évoque, ce qu'elle raconte. En assemblant eux-mêmes les "ingrédients" qu'ils ont listés ensemble, les enfants comprennent de l'intérieur que la Une est une construction. Que quelqu'un a choisi cette photo plutôt qu'une autre. Ce titre plutôt qu'un autre. Que ça aurait pu être différent.
À la sortie, des enfants font des câlins aux magazines, se sont attachés à "leur magazine" troué... Si bien qu'ils repartent rarement sans un ou deux exemplaires. Je note au passage que les enfants s'intéressent principalement aux animaux, et certaines filles aux sujets "girly" dès 8 ans.
Au-delà, apprendre à décrypter l'information documentaire, c'est donc apprendre à ne pas la sacraliser. C'est comprendre que derrière chaque page, il y a des choix éditoriaux, une hiérarchie de l'information, un angle. Et donc qu'une autre façon de raconter les mêmes faits est possible.
C'est l'un des ateliers les plus efficaces que je connaisse pour ce public-là. Pas besoin de tablette, ni de matériel coûteux. Des magazines récupérés, des ciseaux, de la colle (beaucoup de colle 😄), des feutres, et une bonne dose de curiosité.
Ce qui me frappe, c'est que le lien affectif créé avec l'objet-magazine. À la fin, chaque enfant repart avec sa Une. Une chose qu'il a faite de ses mains, à partir d'un objet qu'il n'osait pas toucher une heure avant. C'est l'atout de cet atelier : on ne leur explique pas forcément ce qu'est un média, mais on leur donner envie de mettre les mains dedans !