L'éducation aux biais cognitifs pour lutter contre la désinformation
Face à la désinformation, on parle souvent d'esprit critique, dont on oublie que la définition ne fait pas l'unanimité parmi les chercheurs. Un autre concept peut aider les acteurs de l'EMI, celui de biais cognitifs. Emprunté aux neurosciences, il a aussi l'avantage d'être plus précis.
Dans une étude Métamédia de juillet 2023, un chapitre dédié à l'IA, les médias, les jeunes et la nouvelle réalité (p.90), on apprend que "Apprendre à discerner les fausses des vraies informations repose non seulement sur les connaissances relatives à la fiabilité des sources mais également sur les processus psychologiques que nous engageons quand nous essayons d’évaluer la véracité d’une information. Il faut donc développer l’autoréflexivité des adolescents tout au long de leur scolarité". Un apprentissage "au long cours" et à appliquer pour chaque matière, mais particulièrement en atelier d'EMI.
S'entraîner à reconnaître ses biais cognitifs pour muscler son esprit critique
Depuis plusieurs années, je conclue souvent mes interventions par cette courte vidéo d'Albert Moukheiber, Notre cerveau face aux fake news. C'était alors l'occasion de rappeler que sur environ 250 biais cognitifs, une dizaine est concernée par le traitement de l'information.
Cette dimension est devenue plus importante encore avec l'arrivée des IA génératives qui ont rendu le fact-checking insuffisant - bien que toujours nécessaire - pour lutter contre la désinformation. D'après plusieurs recherches, le "débunking" doit aujourd'hui être complété par le "prébunking". L'idée ? faire de la prévention en expliquant les techniques de manipulation et l'exploitation de nos biais cognitifs par les acteurs de la désinformation.
Il existe quelques outils de ludopédagogie comme Bad News (mais il bug en français), Bad News Junior, ou Harmony Square. On peut utiliser la traduction française de Google pour animer un atelier, mais ils sont plus efficaces en autonomie et je les trouve donc difficile à exploiter en mode collectif (et peu adaptés au public senior). On peut utiliser les excellents quiz d'Algorithm Watch, mais ils ne sont pas spécifiques aux biais cognitifs, et sont traités davantage à titre informatif, qu'en tant que support pédagogique. Mais jusqu'à l'année dernière, il manquait un outil à visée plus pédagogique, qui permette vraiment aux élèves de s'entraîner à reconnaître nos biais et les techniques de manipulation.
Depuis 2025, nous disposons en France d'un nouveau "Serious game" : Infolympics. Il s'agit tout simplement d'une série de quiz, mais l'un d'eux "balaie tes biais", permet justement de s'entraîner sur les 4 principales techniques de manipulation :
* La corrélation illusoire/biais qui crée un lien qui n'existe pas entre 2 événements, 2 chiffres, 2 diagrammes... Plus précisément, il s'agit du mélange entre corrélation et causalité. Or, ce n'est pas parce que deux événements arrivent en même temps qu'ils sont liés. Voir aussi cette video (humoristique mais précise) de La tronche en biais sur la corrélation illusoire.
* Le picorage qui consiste à ne sélectionner que les arguments qui vont dans le sens de son opinion. Il est à rapprocher du biais de confirmation, qui tend surtout à donner du crédit à une information qui se rapproche de notre opinion. Je j'explique aussi souvent par la réplique suivante : "Comment cette info peut-elle être fausse alors que c'est exactement ce que je pense?" 😄 (voir illustration en haut de page)
* Le biais d'autorité, qui consiste à utiliser de pseudo experts ou docteurs pour donner du crédit à un argument.
* L'intentionnalité : le fait de prêter une intention là où il n'y en a pas.
J'ajoute qu'en même temps est arrivé aussi le quiz de Prebunking, de Google, dont on peut également traduire l'interface (mais pas les images utilisées dans le quiz par exemple). Peut-être plus pointu, il s'adresse davantage à un public lycée/adulte alors qu'Infolympics fonctionne dès le collège.
Enfin, une petite recommandation : il ne s'agit nullement de tout expliquer par les biais cognitifs et les neurosciences. Il ne s'agit ici que d'un aspect - parmi d'autres - à prendre en compte dans le traitement de l'information et dans la sensibilisation à la désinformation.