Les journalistes face à l'IA : entre adoption prudente et menace physique

Les journalistes face à l'IA : entre adoption prudente et menace physique
@Festival international du journalisme.

Samedi 11 juillet, deux tables rondes du Festival international de journalisme de Couthures-sur-Garonne (FIJ), organisées dans le cadre de la thématique « L'IA, alliée ou ennemie de l'information ? », ont dressé un état des lieux contrasté : si l'intelligence artificielle s'installe déjà dans les rédactions, elle nourrit aussi la désinformation... au sein même des rédactions.

En fin de matinée ce samedi 11 juillet, plusieurs dizaines de personnes ont bravé la chaleur pour assister à deux conférences liées à l'impact de l'IA sur le travail des journalistes. Plusieurs rédactions se sont dotées, dès 2024, de chartes internes et de comités dédiés à l'IA, réunis en moyenne deux fois par mois pour évaluer les outils et fixer des règles.

Pour la première table ronde intitulée "Comment l'IA s'incruste dans les rédactions" (10h30-12h, Le Manège), Anouch Seydtaghia (Le Temps), Stéphane Hilarion (Sud Ouest), David Larousserie (Le Monde) et Alexiane Lerouge (European Broadcasting Union) ont partagé leurs usages concrets : Au Temps, l'IA générative Claude (Anthropic) sert à résumer les articles et valoriser les archives et Gemini (Google) à corriger l'orthographe des copies ; Sud Ouest utilise Gemini et Voxa pour la transcription d'entretiens, mais utilise aussi NotebookLM et d'autres outils IA pour la modération.
Le Monde a signé un contrat avec OpenAI et traduit désormais environ 100 articles par jour pour sa version anglaise, mais s'appuie aussi sur Perplexity pour son moteur de recherche et NotebookLM (Google).
À l'échelle européenne, l'EBU développe ses propres outils comme Eurovox pour la traduction, afin d'accélérer les échanges de reportages avec les médias publics du programme "Vue d'Europe". Elle a aussi développé Néo, un chatbot de recherche co-construit avec les rédaction et qui peut s'adapter à différents publics et thèmes ("public jeune", "élections"...).

Les intervenants ont toutefois pointé les limites de ces usages : une charge cognitive accrue liée à la vérification (une information produite par l'IA peut sembler correcte sans l'être) et la place laissée à la valeur ajoutée journalistique face à des agents IA de plus en plus autonomes. La question de la souveraineté a été évoquée par toutes les rédactions, contrairement aux préoccupations environnementales, citées uniquement par Le Monde. Le risque d'homogénéisation des contenus, lui, a été soulevé par le public. Mais rien qui ne puisse remettre en question ces usages côté rédactions. On est loin de l'objection de conscience de Reporterre !

L'IA au service de la désinformation

La table ronde suivante (12h-13h30, même lieu) a prolongé la réflexion sous l'angle de la désinformation. Julien Pain, rédacteur en chef de l'émission « Vrai ou Faux » sur franceinfo, Elsa Guiol, rédactrice en chef de la série documentaire « La Fabrique du mensonge » sur France 5, et Vincent Berthier, responsable du bureau technologies de Reporters sans frontières (RSF), ont détaillé comment les IA génératives de texte, d'image et de vidéo permettent de produire de fausses informations en masse : voix clonées, vidéos truquées, images de synthèse difficiles à distinguer du réel. Notamment en période électorale, profitant de la fenêtre de tir de 48 heures avant la date des élections durant lesquelles les médias ne peuvent pas commenter l'actualité politique. Parfois, ces techniques sont utilisées sans scrupule par les politiques eux-mêmes. On pense à Donald Trump aux États-Unis, mais c'est vrai aussi en Argentine ou au Venezuela.

Les intervenants ont aussi mis en garde contre la « fatigue du doute », quand la simple existence de contenus truqués pousse le public à suspecter jusqu'aux images et vidéos authentiques. Par exemple, la baffe d'Emmanuel Macron par son épouse, qui a dû être vérifiée par un journaliste qui trouvait cela invraisemblable et a d'abord pensé qu'il s'agissait d'un trucage par une IA. Plus grave, il y aussi le cas de la fausse agression de Julien Pain, un deepfake diffusé sur Youtube, sans possibilité de retrait. Réponse de youtube : c'est le droit à la caricature pour les personnalités publiques. Sans oublier les cas d'arnaque, notamment financière dont sont parfois victimes collatérales les journalistes, qui se retrouvent à affronter les foudres et les plaintes de conseils financiers qu'ils n'ont pas donnés, comme c'est arrivé à une journaliste sud-africaine... faisant basculer la menace, là encore, dans le monde réel. Un bon rappel pour les élèves.