Désinfo : la présidentielle française a déjà commencé

Désinfo : la présidentielle française a déjà commencé
Capture issue de la vérification de TF1.

À quelques mois de l’élection présidentielle française, les fausses informations visant les candidats ne relèvent plus seulement de la rumeur qui circule sur les réseaux sociaux. Certaines sont produites, amplifiées et mises en scène dans le cadre d’opérations d’ingérence étrangères.

Une présidentielle déjà ciblée

Le 21 août, France Info révélait de nouvelles opérations d’ingérence attribuées à la Russie visant Gabriel Attal. Elles s’ajoutent à plusieurs opérations visant des personnalités susceptibles de se présenter en 2027.

Début août, devant le Sénat, Sébastien Lecornu alertait sur un risque d’ingérence « très important » d’ici au scrutin, notamment à travers la « production de rumeurs » destinées à dénigrer des candidats. L’objectif n’est pas nécessairement de faire élire un candidat. Il peut être de faire douter, diviser, décrédibiliser les institutions et saturer l’espace public. J'explique souvent aux élèves que l'objectif n'est pas forcément de leur faire croire à des choses fausses mais simplement de les faire douter de leur propre réalité, de ce qu'ils croient. Si le doute s'immisce dans votre esprit, ils ont gagné.

Trois candidats, trois modes opératoires

Édouard Philippe : la fausse rumeur de « démence ».
Le 21 juillet, une publication sur X affirme qu’Édouard Philippe serait atteint de démence. L’entourage du candidat dément et signale le contenu. Pourtant, deux publications très virales restent accessibles et des comptes inauthentiques prennent le relais, cumulant 2,3 millions d’impressions.

L’enquête de TF1 – Les Vérificateurs relie l’opération au mode opératoire Storm-1516. Trois techniques sont combinées : bots pour amplifier rapidement le contenu, IA pour produire les contenus et usurpation d’un média, avec un faux site imitant BFMTV. Selon le fact-check de TF1, il s’agirait de la première opération d’ingérence étrangère documentée visant un candidat à la présidentielle de 2027.

Gabriel Attal : deepfake et fausses unes.
Des vidéos manipulées et de fausses unes de médias sont diffusées pour donner une apparence journalistique à des informations fabriquées. L'AFP, reprise par Franceinfo et d'autres médias, en détaille les mécanismes. Une source de France info a également rapporté que "Quatre attaques en deux semaines c'est inédit".

Raphaël Glucksmann et Léa Salamé : usurper les journalistes.
Ici, ce sont les noms des journalistes Edwy Plenel et Salomé Saqué qui ont été utilisés pour donner de la crédibilité à de faux contenus. Blast et Salomé Saqué ont porté plainte. Franceinfo montre comment cette opération fonctionne.

Comprendre la mécanique en EMI

En EMI, on explique qu'une "rumeur", c'est "une information non vérifiée", comme il peut y en avoir dans les cours d'école.
Pour estimer le niveau de désinformation, le schéma de la chercheuse Claire Wardle reste une référence
(voir ci-dessous). Elle expliquait en 2017 qu'il y a 2 critères à prendre en compte pour distinguer la désinformation de la mésinformation et de la malinformation : le niveau de fausseté (est-ce que seule l'interprétation est fausse et quelques faits sont vrais ou bien est-ce que tout est fabriqué ?), et l'intention de nuire (un journaliste qui se trompe, cela peut arriver, il n'avait pas a priori l'intention de désinformer). À partir de ces deux critères, elle tire différents niveaux de désinformation. Vous trouverez dans cet article de l'Observatoire du journalisme européen plus d'informations sur les débuts de son travail.

Les nuances de désinformation (Claire Wardle)


De plus, on parle aussi aujourd'hui de "Manipulation de l'information", ici l'exploitation des fausses informations. En 2025, le CLEMI s'est associé à VIGINUM pour lancer une campagne de prévention. Ils ont produit 8 podcasts diffusables en cours, sur 8 techniques de manipulations de l'information et d’ingérence, dont l’astroturfing, l'usage des bots, de l’IA générative ou encore l’usurpation. En mars dernier, ils ont également sorti 2 dépliants à destination des jeunes (du CM1 à la 5è) et des adultes (dès la 4è). Ils sont très bien conçus et peuvent servir de contenu de base pour un atelier EMI.

Cette grille permet de dépasser la simple question « vrai ou faux ». Il faut aussi demander : qui produit ? qui amplifie ? pourquoi maintenant ?

Autre enjeu : notre vulnérabilité dépend aussi de notre environnement médiatique. Une étude sur les déserts médiatiques de la Fondation Jean-Jaurès et des Relocalisateurs montre que les territoires disposant de médias locaux actifs connaissent davantage de participation et d’engagement citoyens. À l’inverse, la désertification médiatique favorise la dépendance aux réseaux sociaux... amplificateurs de désinformation.

Les bons réflexes

Une étude britannique le rappelle en mots simples pour les élèves, avec seulement 3 questions :

  • Qui le dit ? (Vérifier la source et l’URL)
  • Quelles sont les preuves (les faits à vérifier) ? (je rappelle ici que seuls les faits sont vérifiables. Les opinions, elles, ne sont que la libre interprétation de chacun).
  • Qui d'autre en parle ? (Chercher l’information dans des médias fiables).

En classe, on peut aussi se demander comment le contenu est amplifié et pourquoi. L’enjeu de l’EMI n’est donc plus seulement d’apprendre à repérer une « fake news ». Il s’agit de comprendre comment une opération de manipulation fabrique une impression de réalité.

Des outils comme Infolympics ou Mission Désinfox, développés par Respect, permettent également, dès la 5ème d’entraîner ses réflexes. Sans oublier la ressource AskVera, qui permet de vérifier une information via son numéro WhatsApp ou sur Telegram.
Enfin, l'Arcom a publié en 2026 un bilan sur les actions des plateformes de réseaux sociaux et autres acteurs du numérique sur les questions de désinformation.

On peut aussi rappeler que cette forme d'ingérence russe s'applique à toute l'Europe. Pour aller plus loin et trouver d'autres ressources EMI, on peut enfin consulter l’EDMO, l'Observatoire européen des médias numériques, qui documente des opérations mêlant faux sites, vidéos manipulées, cyberattaques, comptes coordonnés et IA, comme dernièrement dans cet article. Le site est en anglais mais avec le traducteur de du navigateur, une version française est instantanément produite.

La « défense psychologique » suédoise

La Suède a développé une approche intéressante autour de la défense psychologique : il ne s'agit pas seulement de lutter contre les contenus manipulatoires, mais de renforcer la capacité collective d'une société à leur résister. Le manuel suédois « Psychological Defence and Information Influence » propose une introduction à cette approche, intégrée à la stratégie de défense nationale.

Il rappelle enfin qu'une démocratie résiliente n'est pas une démocratie dans laquelle aucune fausse information ne circule. C'est une démocratie dans laquelle les citoyens, les médias, les institutions et les plateformes disposent de suffisamment de ressources pour ne pas laisser les manipulations déterminer le débat public.